Pourquoi DesCodeuses prend la parole ?
Depuis 2018, DesCodeuses permet aux femmes des quartiers populaires de prendre leur place dans les métiers techniques du numérique. Nous le faisons parce que le numérique, ses métiers comme ses espaces d'expression, n'a pas été pensé pour elles, et qu'il s'organise encore trop souvent pour les en écarter. Le cyberharcèlement est l'une des formes de cette mise à l'écart. Quand des femmes renoncent à s'exprimer, à se montrer ou à créer par peur des représailles, ce sont des voix, des compétences et du pouvoir d'agir qui disparaissent de l'espace numérique. Nous refusons de nous y résigner. La tech est un levier d'émancipation, à condition que les femmes puissent y accéder, y décider, et y rester. Cela vaut pour les métiers comme pour les espaces où l'on prend la parole.
Notre constat
Quand une femme est prise pour cible en ligne, ce n'est pas un « dérapage » ni un « problème de réseaux sociaux ». C'est une violence, et elle a un effet : elle fait taire. Compte piraté, vague de messages hostiles, contenus intimes diffusés : la plupart du temps, la victime affronte l'urgence seule, sans savoir quoi faire en premier ni à qui s'adresser. Pourtant, les premières heures comptent. Préserver les preuves, sécuriser ses comptes, signaler au bon endroit et se faire accompagner changent durablement la suite. Les informations existent, mais elles sont éparpillées entre associations, institutions et plateformes, et illisibles quand on est en état de choc. Ce n'est pas à celles qui subissent de faire ce travail de recherche. C'est pour cela que nous avons conçu ce kit de premiers secours. Il a deux ambitions : donner aux femmes les moyens de décider tout de suite, et mettre à leur disposition des ressources fiables, sélectionnées auprès des acteurs spécialisés. Il part de la réalité vécue par les créatrices de contenu, que nous avons interrogées.
Notre enquête
Comment lire ces chiffres
Sur une initiative conjointe de l'association DesCodeuses, de l'UMICC et de Webedia-Elephant,
un questionnaire visant à mieux comprendre les expériences et les besoins des créatrices de
contenu face au cyberharcèlement a été diffusé. 49 créatrices de contenu y ont répondu.
À l'initiative conjointe de DesCodeuses, de l'UMICC et de Webedia-Elephant, un questionnaire a été diffusé pour comprendre
ce que vivent les créatrices de contenu face au cyberharcèlement, et ce dont elles ont besoin. 49 créatrices y ont répondu.
Elles publient surtout sur Instagram (96 %), TikTok (61 %), Facebook (39 %) et YouTube (33 %).
L'échantillon est petit et non probabiliste. Ces chiffres décrivent ce groupe, pas l'ensemble des créatrices.
Mais ils dessinent des tendances qui dérangent, et que nous ne voulons pas laisser sans réponse.
La violence arrive quel que soit le contenu
publient rarement ou jamais sur des sujets clivants ou sensibles
36 sur 49ont pourtant reçu des messages menaçants, insultants, dégradants ou sexuels
44 sur 49, dont 9 régulièrement73 % des créatrices publient rarement ou jamais sur des sujets clivants ou sensibles (36 sur 49), pourtant 90 % d'entre elles ont déjà reçu des messages menaçants, insultants, dégradants ou sexuels (44 sur 49, dont 9 régulièrement). Se tenir à l'écart des sujets sensibles ne protège pas. La violence ne dépend pas de ce que ces femmes disent : elle vise le fait qu'elles soient visibles. Ce n'est pas une question de contenu, c'est une question de place.
Ce qu'elles subissent
84 % des messages arrivent en message privé, hors de tout regard extérieur. Deux atteintes à l'image sur trois sont des usurpations : quelqu'un s'est fait passer pour la créatrice. 55 % d'entre elles ne savent pas si leurs informations personnelles ont déjà été diffusées en ligne.
Vivre avec ce doute permanent est une pression réelle, et elle pèse sur des femmes qui font simplement leur travail de créatrices.
Elles savent se protéger.
Elles ne devraient pas avoir à le faire seules.
Les réflexes techniques sont acquis : les créatrices bloquent, signalent, documentent. Mais une sur sept seulement en parle à quelqu'un. Parmi les 31 créatrices confrontées à une situation de violence en ligne, 58 % n'ont jamais cherché d'aide. Celles qui le font se tournent d'abord vers d'autres créatrices, avant l'entourage, le droit et les plateformes.
Ce constat pose une question politique : pourquoi est-ce aux femmes de s'entraider en premier, faute de dispositifs à la hauteur ? Les plateformes, les institutions et les acteurs économiques ont une responsabilité dans cette situation.
Ce que le harcèlement retire au débat public
ont déjà renoncé à publier par peur des réactions
36 sur 49, dont 12 régulièrementont déjà envisagé d'arrêter leur activité
12 sur 49, dont une a déjà arrêté temporairementestiment ne pas avoir assez d'informations et d'outils
33 sur 49Interrogées sur ce qu'elles feraient sans crainte de conséquences, les créatrices répondent de façon convergente : parler plus librement de sujets de société, assumer leur corps, répondre à leurs messages privés. Ce qui disparaît, ce sont donc très majoritairement des prises de parole de femmes sur leur vie de femme. Le harcèlement n'abîme pas seulement des personnes : il appauvrit le débat public et écarte des femmes d'un espace qui devrait leur appartenir autant qu'à n'importe qui.
Et maintenant ?
Nous ne nous contentons pas de constater. Ce kit donne des clés pour agir dans l'urgence. À plus long terme, nous croyons qu'il faut changer les règles : des plateformes qui protègent réellement, des entreprises qui prennent leur part, des politiques publiques à la hauteur, et davantage de femmes aux postes où se décident les outils et les règles du numérique. C'est le sens du travail de DesCodeuses depuis 2018, avec les femmes que nous formons et celles que nous accompagnons vers l'emploi. Prendre sa place dans la tech, c'est aussi prendre du pouvoir économique et du pouvoir sur les espaces où l'on s'exprime.
Sources : enquête DesCodeuses × Webedia-Elephant × UMICC, 2026, 49 créatrices de contenu.
Lexique
Nommer les violences, c'est déjà commencer à s'en défendre. Ce lexique t'aide à mettre des mots précis sur ce qui se passe, y compris pour le dire à quelqu'un ou le signaler.
- Bashing
- Dénigrement collectif d'une personne ou d'un groupe. On dit aussi lynchage médiatique.
- Body shaming
- Moqueries ou insultes sur l'apparence physique : trop grosse, trop maigre, trop ou pas assez musclée.
- Raid numérique
- Du cyberharcèlement mené en meute, par de nombreuses personnes, de façon concertée ou non. Très courant sur Twitch.
- Troll
- Une personne qui vient mettre le feu dans les échanges, par le conflit, la polémique ou l'agressivité.
- Usurpation d'identité
- Prendre délibérément ton identité, soit en utilisant tes identifiants, soit en créant un faux compte à ton nom, pour abîmer ta réputation ou soutirer des informations à tes contacts.
- Comptes fisha
- Des comptes anonymes créés pour relayer des photos intimes de filles et de femmes sans leur consentement, pour les stigmatiser, les « afficher ».
- Revenge porn
- La diffusion publique de contenus à caractère sexuel où tu apparais, sans ton accord, dans un but de vengeance. Ça couvre les photos, les vidéos, et aussi des propos à caractère sexuel tenus en privé.
- Dickpic
- Une photo de pénis envoyée par internet. Quand elle arrive sans que tu l'aies demandée, ça relève du cyberharcèlement, voire de l'agression sexuelle.
- Chantage à la webcam
- Menacer de publier une vidéo intime enregistrée à ton insu, en échange d'argent ou d'autres contenus.
- Happy slapping
- Filmer l'agression d'une personne et diffuser la vidéo pour l'humilier.
- Hameçonnage (phishing)
- Une technique de fraude qui consiste à te pousser à divulguer des identifiants ou des données bancaires, en usurpant l'identité d'un tiers de confiance. Par mail, par SMS (on parle alors de smishing) ou par appel téléphonique (vishing).
- Authentification multifacteur (MFA, ou double authentification)
- Une vérification supplémentaire qui limite le risque qu'une autre personne accède à ton compte. Le plus souvent, une application ou un code sur un appareil différent de celui que tu utilises pour te connecter.
- Rançongiciel (ransomware)
- Un logiciel malveillant qui chiffre tes fichiers ou bloque l'accès à ton système, et exige le paiement d'une rançon pour te rendre l'accès. Il entre par un mail piégé, une faille logicielle ou un site compromis.
- Dark web
- La partie non indexée d'internet, accessible uniquement par des réseaux anonymes. On y échange des données volées, on y vend des outils de piratage.
- Deepfake
- Un contenu audio ou vidéo falsifié à l'aide de l'intelligence artificielle, qui fait dire ou faire à une personne des choses qu'elle n'a jamais dites ni faites.
- Donnée personnelle
- Toute information qui permet de t'identifier, directement ou indirectement. Ton nom, ton adresse, mais aussi ton comportement en ligne.
- Vulnérabilité
- Une faille de sécurité dans un logiciel, un système ou un appareil. Elle sert de porte d'entrée à qui sait l'exploiter, et se corrige le plus souvent par une mise à jour.
- Doxxing
- Publier des informations qui permettent de t'identifier ou de te localiser : ton adresse, ton employeur, l'école de tes enfants, ton numéro, ton nom civil.
- Signaleur de confiance
- Un organisme habilité à transmettre des signalements aux plateformes par un canal prioritaire. Ils obtiennent des retraits en quelques heures là où un signalement individuel met des semaines.
Source de l'ensemble de cette section : glossaire de La cybersécurité pour tous (Advens / Cyber for Good, 2026), qui s'appuie lui-même sur la CNIL, l'ANSSI, Advens, VIGINUM et France Num. Glossaire Cyber Repère, Info Jeunes Centre-Val de Loire (stop-cyberharcelement.fr/glossaire_cyberharcelement/). Définitions reformulées pour ce kit.